Gregory Charles - Devoir de mémoire - Chroniques | Fédération des coopératives funéraires du Québec

Gregory Charles - Devoir de mémoire

Lorsque nous avons rencontré Gregory Charles, il était enrhumé. Comme il devait chanter en soirée, sa situation l'inquiétait. Il aurait pu annuler l'entrevue pour protéger sa voix, mais il a choisi de parler de sa mère... et tout s'est dissipé, au fil des mots. Aurait-il pu en être autrement, quand on sait à quel point ces deux âmes sont liées. Trois jours avant notre rencontre, la vie de sa mère avait failli basculer. Depuis, elle est décédée. Sa mère, son capitaine, s'en est allée... Et Gregory Charles continuera de la chanter, comme il le fait si bien depuis longtemps déjà, c'est-à-dire, avec émotion.

Dans votre livre N'oublie jamais, vous parlez de votre mère au passé, comme si elle vous avait déjà quitté. Comment fait-on le deuil de quelqu'un qui est vivant?

Vous avez raison, j'en parle au passé, mais pas comme si elle nous avait quittés. J'en parle au passé parce que la femme complète et rutilante que j'ai connue s'est évanouie depuis un bon moment. Ça fait une quinzaine d'années qu'elle souffre d'Alzheimer. Avec le temps, je suis devenu un parent pour ma mère et, jusqu'à un certain point, elle est comme mon enfant. C'est difficile de s'imaginer que les rôles puissent s'inverser, mais ça arrive.

N'oublie jamais, ce n'est pas une biographie en bonne et due forme. C'est plutôt une série de missives à ma fille qui part du principe qu'elle n'allait pas connaître sa grand-mère à son sommet. Je voulais lui dresser un portrait de ce qu'elle avait été, d'où elle venait, de ce qui avait formé sa vie et de l'impact que ma mère avait eu sur la mienne.

Était-ce une forme de thérapie?

Il y avait un objectif très pédagogique et, au départ, ce n'était pas pour être publié. Je me suis dit, zut, j'ai une mère exceptionnelle qui aurait pu jouer un rôle extraordinaire dans la vie de ses petits-enfants. Et elle ne le jouera pas parce qu'elle a une maladie débilitante. Je me disais qu'un jour ma fille entendrait dire que sa grand-mère faisait le Mois de Marie. Elle apprendrait aussi qu'elle était comptable, et qu'elle avait arrêté de travailler quand je suis né pour rester à la maison.

Je voulais donner du contexte pour qu'elle sache que naître en 1938, c'était différent pour une femme. Et la meilleure façon de comprendre les valeurs de cette époque, c'était d'expliquer que les assises de ma mère partaient d'un monde judéo-chrétien qui a aussi permis de produire des gens de grande valeur. Et dans les années futures, ça va être difficile d'asseoir ce genre de valeurs avec autant de solidité.

Mais en faisant l'exercice, je me suis rendu compte que le fait de situer le contexte me permettait de revisiter une partie de mon enfance. J'ai eu une mère qui ne m'a pas traité comme un enfant. Elle m'a traité comme un petit adulte en me disant des choses qu'un enfant ne pouvait pas comprendre. De son point de vue, tant mieux si je comprenais, sinon, ça viendrait plus tard.

Et elle est tombée sur un enfant qui a une très bonne mémoire. Je me rappelle mot pour mot toutes ses leçons qui m'ont été extrêmement utiles et qu'on ne retrouve pas dans les livres, dont : Tu peux mentir aux gens que tu aimes, mais ne ment jamais aux gens qui t'aiment!

Ma mère était une femme ordinaire qui ressemblait à plein de monde du Québec des années 40 et 50. Mais elle avait un sens commun hors du commun.

Vous avez appris dernièrement que votre père souffrait de la même maladie. Allez-vous l'accompagner différemment?

J'en connais plus sur le sujet et je sais mieux à quoi m'attendre. Mais avec mon père, c'est quand même un peu différent. D'abord, il est plus sage, et ça lui arrive plus tard, à l'âge de 76 ans. Mais il a vu ce qui est arrivé à sa femme et il ne veut pas passer par là.

En plus, mon père est un homme extrêmement fier et, selon lui, il n'a pas fini d'accompagner ma mère. Tu as beau être l'homme le plus optimiste de la planète, à un moment donné, à force de recevoir des coups, tes genoux flanchent. Finalement, c'est peut-être un mal pour un bien, car il est moins conscient du déclin de ma mère en ce moment. C'est peut-être une bénédiction pour lui... Je ne sais pas trop comment voir ça, à part que ça en fait deux, et que mon père décline très rapidement. Ce qui fait que je suis un peu moins préparé, même si je sais à quoi m'en tenir.

Ce fut difficile pour vous de placer votre mère dans une résidence. Prévoyez-vous placer votre père également?

Actuellement, mon père demeure chez nous. Pour ce qui est de ma mère, à la limite, on n'aurait pas nécessairement été obligé de la placer dans une résidence. Elle aurait pu vivre avec nous pendant un bon moment. Mais à l'époque, mon père ne voulait pas qu'elle vienne, car il voulait s'en occuper chez lui jusqu'à la fin.

La maladie dégénérative fait vivre plusieurs deuils aux proches aidants. Y a-t-il des étapes similaires à celles qui surviennent lors d'un décès?

Avec le recul, je dirais que oui. Mais quand on est dedans, on ne pense pas à ça. Lorsque ma mère a eu son diagnostic, ma première réaction a été de me battre. Je me suis mis à faire douze mots croisés par jour avec elle en espérant la prémunir de la maladie. J'ai vécu du déni pendant un bon bout de temps et, après, je suis passé à l'entêtement. Je l'emmenais partout avec moi dans l'espoir qu'elle garde une vie normale. On allait à des spectacles, des pièces de théâtre, des partys... Jusqu'au jour où elle m'a dit qu'elle n'avait plus envie de me suivre, parce que les gens lui parlaient comme à un enfant. C'est là que j'ai pris conscience de la réalité.

Ça vous a pris combien de temps avant d'accepter la situation?

Une couple d'années. Des années nourries par l'attitude de mon père, un homme rempli de foi, qui ne voyait que du positif. Dès qu'il a su pour ma mère, il a pris sa retraite la journée même pour s'occuper d'elle. Il n'y a pas si longtemps encore, mon père trouvait qu'elle mangeait bien. Il me disait qu'elle faisait des blagues toute la journée... des blagues... comme si elle pouvait faire des blagues. Il est resté dans le déni trop longtemps. Quand il en est sorti, tout s'est effondré pour lui en un instant.

Comment votre foi vous a-t-elle aidé dans tout ça?

Selon moi, l'être humain est foncièrement bon, à moins d'avoir été transformé en être mauvais. Je pense que la foi et tout l'édifice judéo-chrétien de notre civilisation sont un ciment vraiment très fort pour créer des valeurs humaines et familiales, des valeurs de courage, de charité et aussi de compassion. La maladie de mes parents m'a placé dans une situation de compassion absolue. Est-ce que c'est le fun? Non. Est-ce que j'aurais préféré que ça se passe autrement? Totalement. Saint-Paul disait : Si je n'ai pas l'amour, je n'ai rien. Dans la vie, il faut parfois être capable d'un amour total, jusqu'à mettre sa vie sur la table. Et plusieurs y parviennent sans la foi. Mais dans un contexte où tu es amené à être un proche aidant, la foi semble être un énorme atout.

Je suis un petit gars qui vient d'un milieu extrêmement croyant, mais je suis aussi un scientifique avec l'esprit cartésien. Dans ma démarche spirituelle, je vois la vie comme une grande équation, où chaque individu a un rôle à jouer. Et dans cette démarche, c'est extrêmement important de savoir où est-ce qu'on s'en va, d'où on vient et comment être. La vraie question n'est pas to be or not to be, mais comment on doit exister. Qu'est-ce qu'on doit faire. Et comprendre que notre vraie nature se révèle souvent dans les moments de compassion.

Ceci dit, je crois aussi que la foi peut être un piège. Pas un piège sur l'édifice des valeurs, parce que ça en prend. Le danger, c'est quand la foi sous-entend que tout est possible. J'ai grandi à l'ombre de l'Oratoire St-Joseph, j'ai vu assez de béquilles dans ma vie pour savoir que des miracles, c'est possible. Mais prendre des décisions en fonction du fait qu'une maladie dégénérative puisse aller en s'améliorant, ça peut créer des dommages considérables. Mon père, par exemple, sa foi est extrêmement puissante, ce qui en fait un homme d'exception. Mais sa foi l'a mis en péril et l'a rendu plus vulnérable à la dépression. Quand il n'a plus été capable de nier la maladie de ma mère, ça l'a frappé en pleine face. Il est tombé de haut, car il était dans un rêve.

Que pensez-vous de l'aide médicale à mourir?

C'est intéressant sur le principe, bien que dans la réalité c'est difficile à mettre en application. Ma mère est rendue à l'étape où elle n'est plus capable d'ouvrir les yeux, elle n'arrive plus à déglutiner et il faut la gaver. Il n'y a pas si longtemps, être assise la faisait souffrir. Ça fait 15 ans qu'elle est diagnostiquée, et aujourd'hui, elle pèse 68 livres. C'est quoi la valeur de la vie rendue là? Je ne sais pas. Pendant que nous étions près d'elle samedi dernier pour son anniversaire, elle a cessé de respirer. Admettons qu'on m'aurait dit : Savez-vous qu'on peut arrêter toute cette douleur? Il suffit d'appuyer sur le bouton et c'est terminé. Est-ce que ça aurait été un crime? Est-ce qu'elle aurait manqué un moment important?

L'auriez-vous fait?

Ça, c'est une question de conscience personnelle. Mais l'avoir fait à ce moment-là, est-ce que ça aurait été horrible? C'est difficile à dire. Le monsieur qui a aidé sa femme à mourir parce que c'est ce qu'elle voulait, a-t-il commis un crime? En tout cas, on le traite comme si c'était un criminel... Je pense que si ma mère était capable de me dire clairement ce qu'elle veut, elle dirait d'arrêter ce carnaval. Est-ce qu'elle aurait raison? Est-ce que ce serait un péché? Je pense que non, mais je ne le sais pas. Dans une situation pareille, on n'est pas dans le dogme, on est dans l'expérience humaine.

Son décès imminent provoque-t-il chez vous certaines appréhensions?

Perdre ma mère va être extrêmement difficile pour moi, mais je vais survivre à son décès. J'ai une petite fille de quatre ans maintenant, et mon univers tourne plus autour de ma fille et de ma femme. Je trouve que c'est triste comme fin, et je n'ai pas envie qu'elle n'existe plus. Mais je suis loin de m'apitoyer. Quand on me demande si je serais prêt à donner un concert même si ma mère mourait dans la journée, je réponds : certainement. Parce que c'est exactement ce qu'elle voudrait que je fasse.

Ma principale appréhension, c'est mon père. Je ne l'imagine pas du tout vouloir continuer, même s'il a plusieurs raisons. Mon père est l'homme d'une seule femme. Pas une femme par rapport aux autres, une femme par rapport au reste de la vie. Mon père m'aime parce que je suis le fils de cette femme-là. S'il avait à choisir entre elle ou moi, il la choisirait, même aujourd'hui. Et je ne me sens pas du tout lésé. C'est elle qui l'a transformé.

Si vous aviez à transmettre un héritage précieux de votre mère, que choisiriez-vous?

Quand Dieu donne un talent, il dicte un devoir. Avec ma mère, c'était ça. Et elle me disait régulièrement : Tu as beaucoup de devoirs. Il y a dans cette pensée un grand sens des responsabilités. On est responsable de nous-mêmes, de nos proches, de nos moins proches, et ultimement de l'humanité. Et ce sens du devoir, c'est ce que ma mère avait de plus précieux. Je suis comme ça. Pas de façon naturelle, mais parce que c'est ce qu'elle a installé chez moi.

Et qu'en est-il de votre père?

Mon père est un homme extrêmement affable, qui n'a qu'une parole et aucune malice. C'est un homme pur. Je ne suis pas comme ça. Moi, je suis un être opiniâtre. Quand quelque chose me tape sur les nerfs, je pourrais être naturellement violent. Mon père est animé par l'amour, moi, je suis animé par le changement et le mouvement. On est tellement différents. J'ai beaucoup plus de points en commun avec ma mère qu'avec mon père, bien que, comme époux, je dirais que je lui ressemble de plusieurs façons.

À 29 ans, vous avez vécu le deuil de Marie-Soleil Tougas, et il n'y a pas si longtemps, celui de René Angélil. En quoi ces deuils ont-ils été différents pour vous?

C'est vrai, j'avais 29 ans quand Marie-Soleil est décédée, mais j'ai vécu son deuil à 35 ans. Sur le coup, j'ai vécu sa mort de façon assez stoïque, même si je trouvais ça terrible ce qui lui était arrivé. Il faut dire que, dès le secondaire, j'ai perdu plusieurs amis : par suicide, par maladie, par accident, et ma meilleure amie est morte dans les événements du 11 septembre. À chaque fois, le coup portait, mais mon réflexe était de continuer. Pour eux, pour moi. Et au milieu des années 2000, je suis tombé en bas d'une estrade et tous ces deuils me sont revenus. Cet incident mineur m'a allumé sur le fait que, pour moi aussi, un jour ce serait fini. C'est ce qui fait que, des années plus tard, j'ai trouvé une façon artistique de mêler tout ça ensemble et de faire un album sur mes deuils passés.

Pour René Angelil, ce fut différent, car il était malade depuis longtemps. C'est pour Céline que je m'inquiète, parce que ça bouleverse sa vie. C'est différent de vivre un deuil par procuration.

Votre mère disait que tout mène à autre chose. Croyez-vous qu'il y a autre chose après la mort?

Oui. Quoi? Je ne sais pas. Mais déjà en partant, il y a autre chose ici après la mort. Les gens qu'on a aimés continuent d'exister. Alors pourquoi n'y aurait-il pas autre chose dans une autre dimension? Dans un autre environnement? Rien ne se perd, rien ne se crée, dit-on, en science. Les fleurs meurent, les feuilles tombent, les arbres se décoiffent et reprennent au printemps. La vie est comme ça, il y a quelque chose après.

Je vais donner un exemple banal, c'est un peu comme la retraite. On se définit par notre travail toute notre vie, et éventuellement, on arrête. Il y a une vie après. C'est la même chose quand les enfants partent de la maison. Il y a une autre chose après. Il faut juste avoir le courage de quitter la rive. Si la mission du capitaine d'un navire était la préservation du navire, il ne quitterait jamais le port. Mais puisque le but c'est d'explorer...

Si vous aviez à choisir vos dernières paroles, quelles seraient-elles?

Ma mère n'a jamais laissé aucun argument se terminer sans me dire : Je t'aimerai jusqu'à la fin du monde. J'aimerais que ce soit mes dernières paroles pour mon épouse et pour ma fille, et aussi que ce soit ma dernière chanson.

Entrevue et texte : Maryse Dubé
Photo : François Lafrance
Publié dans la revue Profil - Printemps 2017

Commentaires (2)

Excellent!
J'ai beaucoup aimé le paragraphe "Votre mère disait que tout mène à autre chose". Quelle force de caractère de constater que la nature martèle qu'il y a une continuité au-delà de la mort. N'est-ce pas une belle conviction!

Yvon Saucier, 23 mai 2017

Je suis émerveillée par ce que je viens de lire. J'admire beaucoup Grégory Charles et je ne suis pas déçue de le découvrir encore plus profondément. Il donne de l'espoir au beau, au grand...C'est juste trop intéressant à lire et à approfondir. J'ai perdu mon compagnon de vie récemment et je suis dans les mêmes sentiments... Merci Grégory, tu es une belle personne. Ton témoignage m'a fait du bien au cœur....

lise lacasse-vennes, 28 août 2017