Marie Laberge - La mort, ça fouette la vie!

La mort et le deuil l’ont inspirée à noircir des centaines de pages. Nous retrouvons, à travers l’authenticité de l’œuvre de Marie Laberge, des personnages déchirés et en même temps si vivants, d’avoir tant perdu. Le parfum de ses mots donne un sens à ce que plusieurs nient ou fuient. Magnifique rencontre avec une auteure et une femme qui nous témoigne que la mort, ce n’est pas une fin, mais un nouveau chapitre.

Le thème principal de plusieurs de vos œuvres traite de la mort. Pourquoi avoir choisi ce sujet?

Je ne l’ai pas choisi. La vie est un thème principal de mon œuvre et la mort en fait partie parce qu’il n’y a rien qui exalte le plus la vie que la mort. Même si ça nous donne un coup qui nous empêche de bien vivre, c’est ce coup-là qui peut nous permettre de mieux vivre. Alors je ne sais pas pourquoi, mais je peux dire une chose : toute petite, j’ai été très consciente de la mort. Toute petite, j’ai été très bousculée à l’idée que les choses se terminent. Ce qui m’a donné à moi une urgence de vivre qui était assez phénoménale et qui m’a fait devenir extrêmement consciente que le temps est compté. J’avais peut-être 6 ans et, à un moment donné, je me suis mise à courir et je me suis dit : « cours le plus vite que tu peux parce que c’est maintenant que tu peux courir le plus vite parce que tu n’es pas encore vieille. » J’étais consciente que non seulement la vie flétrit, mais finit.

Donc, est-ce que la mort est quelque chose qui me hante? Non. La vie, oui. Mais la mort est une chose que je sais. Je la sais, je ne la nie pas, je ne la fuis pas et je n’en ferai pas mon amie.

Dans votre roman La cérémonie des anges, vous abordez aussi la mort subite d’un petit bébé de 9 semaines. Est-ce que la mort périnatale est un thème qui vous touche plus particulièrement?

Dans les choses qui peuvent arriver et qui me semblent terribles, il y a la mort d’un enfant sans raison apparente, sans explication, sans culpabilité, sans faute. Ici, il s’agit de la mort subite du nourrisson, une mort qui arrive très tôt dans la vie d’un enfant, sans cause apparente, sans manque. Et pourtant, il n’y a pas un parent qui ne se sentira pas profondément en manque. « J’ai manqué à ma tâche de mère, j’ai manqué à ma tâche de père. » Pour moi, il y a là-dedans une déchirure. Cette mort-là est une mort cassante, c’est-à-dire qui brise, qui casse en deux un être humain. Je pense que ça brise le couple, quel que soit l’amour. Ce que je voulais témoigner là-dedans, c’est de la difficulté de faire un deuil quand la mort est très subite. Tout ce qui est subit est arrachant. Et tout ce qui est arrachant fait beaucoup de dégâts. Pensons à une plante, si on l’arrache, on perd les racines, tout vient avec. Mais si on fait une transplantation, on peut garder vivant, on peut faire repousser quelque chose. Mais la mort subite du nourrisson est une mort « arrachante ».

Vous parlez également du suicide dans quelques œuvres. Dans votre roman Ceux qui restent, vous soulevez les états d’âme des personnages qui restent après la mort par suicide d’un jeune homme de 29 ans. Était-ce important de nous transmettre le témoignage de ces personnes dites « abandonnées »?

Oui. Le problème du suicide, généralement, est que la plupart des gens portent leur regard sur le suicidé. Pour moi - et ça peut être cruel - quelqu’un qui se tue, c’est quelqu’un qui se tait. C’est quelqu’un qui refuse d’entendre ou de parler. C’est quelqu’un qui est dans une détresse, c’est clair, et disons que cette porte-là n’est pas une porte de communication. C’est une porte qui se ferme et non pas une porte qui s’ouvre. Et pour moi, essayer d’ouvrir la porte, c’est vain. Parce qu’ils ont déserté l’endroit derrière la porte. Donc, il faut s’occuper de « l’autre bord », de ceux qui restent.

Dans notre société, c’est fou comme on juge sévèrement l’entourage de ceux qui partent. Les premières questions : « qu’est-ce qui s’est passé, l’as-tu vu, l’as-tu senti? » Et toutes ces questions-là, qui ont l’air de questions de sympathie, sont en fait des questions de culpabilité. Les gens jugent très rapidement avec un minimum de faits. Et moi, ce que je connais de l’être humain me dit que quand quelqu’un ferme la porte, les gens qui sont derrière cette porte-là, et qui offraient l’amour, l’écoute, la compréhension gauchement, mal, probablement avec plein d’erreurs, le faisaient quand même. Et ils se sont fait dire : « non. » Et je voulais juste témoigner.

Pensez-vous que les gens ont de la difficulté à faire un deuil?

Oui, tous. Moi aussi. Moi, je me suis diagnostiquée : deuil lent (rires). Je fais tout vite dans la vie, mais pas le deuil. On ne soupçonne pas l’ampleur de l’acte du deuil. On ne soupçonne pas toute la place que ça prend dans notre vie, toutes les peurs que ça soulève. Ça prend toutes sortes de formes le deuil. Et le deuil pas fait, encore plus. Plus on retarde, plus on ruse avec le deuil, plus il va nous sauter sur le dos ou dans le visage et ça va faire mal. C’est quelque chose que j’ai vu mille fois.

Il va faire mal, car il va frapper fort?

Il va frapper et les gens ne connecteront pas avec le trou qu’ils ressentent et le trou qu’ils ont camouflé. C’est le même trou, c’est le bon vieux trou, c’est le deuil qui n’a pas été fait. Un deuil, c’est supposé apporter, un moment donné, pas sur le coup, une certaine paix ou un sentiment d’avoir vécu quelque chose et de l’avoir pour toujours.

Est-ce que l’on sent cette paix s’installer?

Oui, oui. Et bien sûr, on a peur qu’elle s’en aille. Parce qu’on a été tellement bousculé. C’est long de faire la paix, mais il ne faut pas se décourager, car faire la paix, c’est aussi vivre.

Est-ce que le regret est inévitable dans un deuil?

J’ai souvent dit à des gens : tu sais, quand on peut regretter d’avoir perdu, c’est qu’on a possédé, qu’on a eu quelque chose. Il y a des gens qui n’ont rien à regretter. Mais c’est une richesse même si on l’a perdue. Elle est là, c’est quelque chose qu’on a eu, si on l’a perdue.

Avant de reconnaître la richesse de ce qui n’est plus, quel est le chemin à parcourir?

Dans le deuil, il y a un refus de la vie. Il y a une envie de rejoindre, il y a une envie de ne plus être si l’autre n’est plus. Il y a le vide apparent, le vide du réel qui est là et qui est vrai. Mais si ça fait si mal, c’est qu’on est déjà habité, c’est que quelqu’un était en nous, avec nous, et c’est ça qu’il faut retrouver. Il faut retrouver cette ligne-là qui ne nous lâche pas d’un pas jusqu’à notre dernier souffle, jusqu’à ce que nous soyons le manque pour les autres qu’on aime et avec qui on crée des liens. C’est très difficile à faire. Parce ce que ça prend de la patience, parce que ça fait mal et on ne peut pas l’éviter. C’est ça le risque d’aimer. C’est juste ça. C’est « tu vas donc me manquer! »

Tous nos bonheurs nous construisent et tous nos deuils nous assujettissent en force, nous rendent plus vivants, presque en l’honneur de ceux qui nous ont aidés à devenir qui nous sommes. Grâce à l’amour qu’on a eu pour eux.

Vous avez accompagné votre père jusqu’à la fin, jusqu’à la dernière rive. A-t-il été difficile de le laisser aller?

Non, il était rendu là. Ça aurait été dur si j’avais espéré des choses ou des mots de lui. Si j’avais attendu quelque chose, j’aurais probablement été frustrée parce qu’il ne pouvait pas me donner ce que j’aurais peut-être aimé avoir. C’était sa limite. Je savais les choses qu’il ne pouvait pas faire ni dire. Alors si je les sais, je n’ai pas besoin qu’il les avoue, ce serait trop lui demander. C’est un moment où on n’est que pour l’autre. Il faut être là, il faut tenir l’autre, être à la place de l’autre. Il faut avoir ce détachement. Je l’ai accompagné deux mois. Et je faisais les nuits, car il avait peur la nuit.

Je pense que quiconque accompagne quelqu’un qu’il aime jusqu’à son dernier acte et qu’il le laisse faire à sa façon - il va être très fatigué - mais il va avoir avec lui un souvenir impérissable d’un moment très très beau. Papa me disait : « Mais pourquoi c’est si long, pourquoi je ne meurs pas tout de suite? » Je répondais : « parce que tu as peur. Parce que tu n’as jamais pris le temps de tous nous voir. Alors voilà, on est là, tu peux nous voir, tout ce temps que tu n’avais pas pour le faire, là, tu en as. » Il disait : « oui, je suis chanceux! » « Tu es chanceux, certain! Profite!» (rires)

Vous avez d’ailleurs dit : c’est un cadeau quand quelqu’un meurt lentement, c’est un cadeau qu’il nous fait.

Ce n’est pas juste ça. On a le temps de considérer de dépoter la plante, sans rien arracher, on a le temps de se dire des choses qu’on ne se dit jamais - quoique mon père n’était pas très permissif là-dessus - mais être là en silence est aussi important qu’être là en parlant. Et ça, la plupart des gens l’ignorent. Ce que j’ai le plus entendu dans ma vie c’est : « mais qu’est-ce que je vais dire, je ne sais pas quoi dire? ». Ne dis rien. Tais-toi. Sois là, sans peur, sois là dans l’instant, dans la chaleur du moment.

Je pense qu’on imagine beaucoup de choses, mais c’est très important d’accompagner les gens qui meurent. De voir que mourir, c’est aussi vivre. C’est la fin de la vie, c’est le dernier acte. C’est être là à la puissance 10.

C’est ce que vous avez senti, dans les derniers moments?

J’étais là, car je savais qu’il avait peur. Et que moi, je n’avais pas peur. Je savais que je le perdais. Il ne voulait pas perdre sa vie. Je l’aimais et j’ai juste fait ce que je pouvais pour qu’il n’ait pas peur. La dernière nuit où il parlait, c’est ce qu’il a dit : « j’ai peur ». « OK, on parle de ça maintenant. » Ce que j’ai le plus senti, c’est sa confiance. Il savait qu’il pouvait se fier totalement à moi. Et il avait raison, je ne l’aurais jamais lâché. Je savais que pour qu’il meure bien, il fallait que moi, je décolle, un peu comme avec mes personnages. Que mes besoins à moi, c’était terminé. C’était à moi de le laisser faire, de ne pas le retenir. Pas le pousser, mais pas le retenir non plus.

Êtes-vous reconnaissante d’être en santé, d’être bien entourée?

Il m’arrive de me lever le matin et de faire pratiquement le compte des gens que j’aime qui sont vivants et de me dire : Mon Dieu, merci, aujourd’hui, ils sont tous là! Sachant bien qu’un jour, j’aurai des trous. Tout bouge en moi, je peux avancer, je peux faire ma vaisselle, je ne traîne pas une canne ni une marchette. Ma mémoire est là, ma tête est là. Mon cœur saute et je souris, alors qu’il y a des gens qui se lèvent et qui sont dans les brumes atroces de la dépression. Merci d’être là, merci d’être entière.

Vous avez déjà dit que vous aimiez visiter des cimetières, pourquoi?

Oui, j’aime beaucoup. Je n’y vais pas pour visiter les miens, j’y vais pour l’endroit. Mais là, c’est peut-être la romancière qui parle. Ça éveille la pulsation de beaucoup de vie. Les cimetières sont habituellement des lieux ravissants où la nature est belle. Il y a des gens avec, sur une pierre tombale, le début et la fin. Et à moi d’imaginer ce qu’il y a entre les deux. Lorsque j’étais petite, à côté de l’école, il y avait un cimetière. J’allais dans le bout des enfants et ça me fascinait. Des enfants qui meurent avec des petits anges, de toutes petites pierres tombales blanches. Je me demandais pourquoi on meurt à cet âge-là, comment ça se fait? Qu’est-ce qui est arrivé? L’imaginaire part. Voyez, je ne change pas!

Dans votre biographie, vous inscrivez les dates d’anniversaires de naissance des gens que vous aimez, mais aussi certaines dates de décès. Faites-vous quelque chose de particulier, année après année, pour commémorer le jour de leur départ?

Non. Des fois, j’ai une pensée la veille ou le lendemain, mais pas nécessairement le jour même. Ils ne me font pas mal. Ils sont redevenus des alliés à l’intérieur de moi parce que le deuil se vit bien. Peut-être que c’est ça que mon père m’a montré en mourant pendant des mois. Il faut savoir que devant la mort, on ne peut plus. Moi, ça me prend bien du temps à l’accepter, mais quand c’est fait, c’est fait. Ça ne veut pas dire que c’est coupé, au contraire. C’est replanté dans une autre dimension de moi.

Je suis le résultat de tous ceux que j’ai aimés, qu’ils soient là ou pas.

Vous avez écrit un essai, Treize verbes pour vivre; tous les verbes qui vous semblent essentiels pour vivre intensément : exprimer, jouir, assumer, pardonner, aimer, apprendre… Mais aussi le verbe mourir. Pourquoi avoir choisi ce verbe?

Oui, la mort, ça fouette la vie.

Et l’acte de mourir n’est pas un acte d’absence, c’est un acte de présence et de finalité. C’est dire bye. C’est quelque chose, ce n’est pas rien.

Vivez-vous un deuil quand vous terminez la rédaction d’un roman ou d’une œuvre?

Non, ce n’est pas possible, car je l’offre aux gens. Mon livre va vivre dans leurs mains. Il n’est pas mort du tout. Quand je tends un livre, je suis en pleine joie et je suis dans une sorte de rencontre, je vais vers quelqu’un.

Pensez-vous réécrire d’autres romans ou pièces de théâtre ayant pour thème la mort?

Il y en a dans tous mes romans. Et il y en aura encore, je vous le promets! Pas parce que je l’exalte, mais parce que la vie en est remplie. La vie, c’est aussi ça.

Quels seraient les derniers mots que vous voudriez dire ou écrire avant de mourir?

S’il y en avait juste un, je dirais : « vivez! » Et si j’en avais plus qu’un, je dirais : « ne laissez pas la peine briser votre vie. » J’aimerais dire à mes proches de continuer, de ne pas s’arrêter, d’y aller! Mais pas avec moi. Je ne suis plus là, c’est tout, c’est fini. J’aimerais avoir donné assez d’amour pour que ça les soutienne. Si je les ai assez aimés pour qu’ils soient capables de danser encore - peut-être pas le soir de ma mort, mais le lendemain - ça va être correct!

Entrevue et texte : Pamela Fournier
Photo : François Lafrance
Publié dans la revue Profil - Printemps 2019

Classé dans : Fédération des coopératives funéraires du Québec Publié par : Fédération des coopératives funéraires du Québec

Commentaires (1)

Ça m'a fait du bien de lire votre texte Marie Laberge. Toujours si bien écrit et réfléchi. Je vais suivre votre conseil, je vais VIVRE j'ai perdu mon cher compagnon il y a deux ans et demi et me manque beaucoup cet être exceptionnel, mais il vit en moi.... Merci madame Laberge !!!

Lise Lacasse-Vennes, 9 mai 2019

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